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Eau

Nappes phréatiques : pourquoi la sécheresse commence en hiver

Quand les pluies d'hiver manquent, les nappes ne se rechargent pas et l'été suivant est joué d'avance. Explication d'un mécanisme lent, avec l'exemple des Pyrénées-Orientales.

Inès Belkacem
Inès Belkacem

Publié le · 5 min de lecture

Piézomètre de suivi des eaux souterraines dans une plaine agricole en hiver, sous un ciel gris.

À Perpignan, le mois de janvier est censé être celui des grosses pluies méditerranéennes, celles qui remplissent les fossés et font grossir la Têt. Ces dernières années, les habitants des Pyrénées-Orientales ont surtout vu des hivers doux et secs s’enchaîner. Résultat : dès le printemps, la préfecture a dû prendre des arrêtés de restriction, et certaines communes ont vécu tout l’été sous alerte renforcée. Le paradoxe n’en est pas un. La sécheresse que l’on subit en août se décide, pour l’essentiel, entre octobre et mars.

Le calendrier invisible des eaux souterraines

Une nappe phréatique n’est pas un lac caché sous nos pieds, mais une roche poreuse (sable, calcaire, craie, alluvions) dont les interstices sont gorgés d’eau. Elle se remplit quand la pluie s’infiltre jusqu’à elle. Or cette infiltration n’est possible qu’à une condition : que la végétation ne pompe pas tout au passage et que l’évaporation reste faible. C’est le cas uniquement pendant la période dite de « recharge », grosso modo de la fin de l’automne au début du printemps. Le reste de l’année, même une averse de 30 mm est absorbée par les plantes et le sol de surface, et n’atteint presque jamais la nappe.

Rivière au débit très bas entre des galets blancs dans le Roussillon en plein hiver
Dans les Pyrénées-Orientales, plusieurs cours d'eau ont connu des étiages hivernaux inhabituels.

Autrement dit, une nappe dispose d’une fenêtre de quatre à cinq mois pour faire ses réserves. Si les pluies de cette période sont déficitaires, rien ne pourra compenser ensuite. Un orage de juin peut faire déborder une rue, il ne remplira pas la nappe. C’est ce que rappellent chaque mois les bulletins du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), qui suit plusieurs centaines de points de mesure en France et publie une carte des niveaux : « très bas », « bas », « autour de la moyenne », « hauts ».

Le cas d’école des Pyrénées-Orientales

Le département illustre le mécanisme jusqu’à la caricature. La plaine du Roussillon repose sur deux ensembles aquifères, l’un superficiel, l’autre plus profond, qui alimentent à la fois l’eau potable, l’agriculture (vergers, vignes, maraîchage) et une activité touristique gourmande en été. Après plusieurs hivers sans épisode pluvieux notable, les niveaux sont descendus sous les records historiques sur plusieurs piézomètres. Des villages ont été alimentés par camions-citernes, des cultures ont été abandonnées, et le débat sur les forages privés non déclarés a pris une tournure politique.

« Ce que nous mesurons aujourd’hui, c’est la pluie qui n’est pas tombée il y a deux ans. Les gens attendent un orage salvateur, mais le compte est déjà fait. »

Ce constat d’un hydrogéologue de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse résume l’inertie du système. Une nappe profonde réagit avec des mois, parfois des années de retard. La bonne nouvelle est symétrique : un hiver vraiment arrosé peut remonter les niveaux de manière spectaculaire, comme l’ont montré les pluies abondantes de certains hivers récents dans le nord de la France.

Pourquoi le problème s’aggrave

Trois facteurs se cumulent. Le premier est climatique : Météo-France observe des hivers plus doux, une évapotranspiration plus forte au printemps et un allongement de la saison de croissance des plantes, qui grignote la fenêtre de recharge par les deux bouts. Le deuxième est l’artificialisation : un sol bitumé ou compacté ne laisse rien passer, et l’eau file vers la mer par les réseaux d’assainissement. Le troisième est le prélèvement : en été, les pompages pour l’irrigation et l’eau potable coïncident avec le moment où la nappe ne reçoit plus rien.

  • Recharge concentrée sur quatre à cinq mois, de plus en plus courte.
  • Sols imperméabilisés qui empêchent l’infiltration.
  • Prélèvements maximaux au moment de recharge nulle.

Le ministère de la Transition écologique estime que les prélèvements totaux en France se situent autour de 30 milliards de mètres cubes par an, dont une part importante restituée au milieu (refroidissement des centrales) et une part consommée, principalement par l’agriculture en été. Ce qui compte pour les nappes, c’est cette part consommée, au mauvais moment, au mauvais endroit.

Ce qui se fait pour inverser la tendance

La priorité, partout, est de faire rentrer l’eau dans le sol quand elle est disponible. Cela passe par la désimperméabilisation des cours d’école et des parkings, les noues et jardins de pluie en ville, et en zone rurale par le maintien des haies et des prairies. Le Plan eau présenté par le gouvernement en 2023 fixe un objectif de réduction d’environ 10 % des prélèvements d’ici 2030 et encourage la « recharge maîtrisée » des aquifères, une technique qui consiste à infiltrer volontairement des eaux de surface excédentaires dans des bassins ou des tranchées. Quelques expérimentations existent en Bretagne, en Aquitaine et dans le Sud, mais elles restent modestes.

Le suivi des forages domestiques, obligatoirement déclarés en mairie depuis 2009, est l’autre chantier. Dans les Pyrénées-Orientales, les services de l’État estiment qu’une part significative des forages ne l’est pas, ce qui rend toute gestion collective aveugle.

Ce qu’il faut retenir

Pour un particulier, la lecture des cartes du BRGM en mars donne une idée assez fiable de l’été à venir. Si le niveau est « bas » ou « très bas », les restrictions sont probables, et il vaut mieux anticiper : planter des espèces sobres, pailler, récupérer l’eau de toiture, réparer les fuites. Pour les collectivités et les agriculteurs, la logique est la même à plus grande échelle : stocker en hiver dans le sol plutôt que pomper en été dans une nappe déjà vide.

Pour aller plus loin, nous avons détaillé les usages permis et les règles de la récupération de l’eau de pluie, et le partage de la ressource entre usages dans notre article sur le Plan eau et l’agriculture. Les liens avec les vagues de chaleur sont abordés dans notre enquête sur l’adaptation des villes aux canicules.