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Eau

Rendre leur cours aux rivières : effacer les seuils et les petits barrages

La France compte plus de 100 000 obstacles recensés sur ses cours d'eau. En effacer certains permet aux poissons de remonter et aux sédiments de circuler. Sur la Sélune, en Normandie, le plus grand chantier d'Europe montre ce que cela change.

Julien Vasseur
Julien Vasseur

Publié le · 5 min de lecture

Rivière retrouvant un lit sinueux entre des berges fraîchement revégétalisées, après la suppression d'un barrage.

Sur la Sélune, dans le sud de la Manche, deux barrages hydroélectriques ont barré la vallée pendant près d’un siècle : Vezins, 36 mètres de haut, et La Roche-qui-Boit, un peu plus bas. Le premier a été démoli en 2019 et 2020, le second en 2022 et 2023. Aujourd’hui, la rivière serpente dans une vallée que personne de vivant n’avait vue à nu, les saumons remontent jusqu’aux frayères des affluents, et les riverains, d’abord très partagés, redécouvrent une berge accessible. C’est le plus important effacement de barrage jamais réalisé en Europe, et une vitrine pour une politique discrète mais ancienne : la « continuité écologique ».

Cent mille obstacles

Le Référentiel des obstacles à l’écoulement, tenu par l’Office français de la biodiversité, recense plus de 100 000 ouvrages sur les cours d’eau français : seuils de moulins, chaussées d’anciennes usines, buses sous les routes, petits barrages d’irrigation ou de plans d’eau, quelques grandes retenues. L’immense majorité fait moins de deux mètres de haut et n’a plus aucun usage. Un moulin sur trois environ n’est plus qu’un bâtiment d’habitation dont la roue a disparu depuis longtemps.

Ancien seuil de moulin en pierre partiellement démoli, avec une passe rustique en enrochements sur une petite rivière
La suppression ou l'arasement partiel d'un seuil restaure le transit des sédiments et le passage des poissons.

Un obstacle, même modeste, a des effets en chaîne. Il bloque la remontée des poissons migrateurs (saumon, anguille, truite de mer, lamproie), mais aussi les déplacements quotidiens des espèces sédentaires. Il retient les sédiments en amont, ce qui colmate les frayères et prive l’aval de graviers, jusqu’à creuser le lit et fragiliser les ponts. Il transforme une eau courante et fraîche en une retenue stagnante qui se réchauffe l’été, perd son oxygène et favorise les algues. Multipliez par plusieurs dizaines sur une même rivière, et vous obtenez un cours d’eau en escalier, incapable de s’auto-épurer.

Ce que dit la loi

La loi sur l’eau et les milieux aquatiques de 2006 a instauré un classement des cours d’eau en deux listes. Sur la liste 1, aucun nouvel obstacle ne peut être construit. Sur la liste 2, les propriétaires d’ouvrages existants doivent assurer le transport des sédiments et la circulation des poissons, avec des délais qui ont été plusieurs fois repoussés. La directive-cadre européenne sur l’eau, qui impose le « bon état » des masses d’eau, sert de toile de fond, et la France est loin de l’objectif.

Le propriétaire a en principe le choix : effacer l’ouvrage, l’araser partiellement, construire une passe à poissons ou une rivière de contournement. L’effacement est presque toujours la solution la moins chère et la plus efficace, mais aussi la plus conflictuelle.

Pourquoi cela se passe parfois mal

Les associations de propriétaires de moulins ont mené une bataille tenace contre ce qu’elles nomment la « destruction du patrimoine ». Elles ont obtenu en 2021, dans la loi Climat et résilience, une disposition qui interdit désormais d’imposer la destruction d’un moulin à eau équipé pour produire de l’électricité. Sur le terrain, les objections sont souvent plus terre à terre : peur de voir le niveau d’eau baisser devant chez soi, crainte pour les fondations, attachement à un plan d’eau où l’on pêchait enfant.

« On nous a longtemps présenté le seuil comme ce qui retenait l’eau. En réalité il retenait de la vase. Six mois après l’arasement, la rivière avait retrouvé des radiers de graviers et les truites sont revenues. »

Ce témoignage d’un technicien de rivière d’un syndicat de bassin en Bretagne est représentatif des retours d’expérience compilés par les Agences de l’eau. Le passage à vide, quand la retenue se vide et laisse apparaître des berges boueuses, dure quelques mois et cristallise les tensions. La revégétalisation est en général rapide.

Combien ça coûte, et qui paie

L’effacement d’un petit seuil se chiffre en dizaines de milliers d’euros, souvent financés à 80 % ou plus par l’Agence de l’eau et la collectivité. Une passe à poissons coûte fréquemment davantage et demande de l’entretien. Le chantier de la Sélune, avec sa gestion de plusieurs millions de mètres cubes de sédiments, a coûté plusieurs dizaines de millions d’euros, portés par l’État et l’Agence de l’eau Seine-Normandie. Ces montants sont à mettre en regard de ce que rapporte une rivière fonctionnelle : moins de traitement pour l’eau potable, moins d’inondations en aval, une pêche et un tourisme qui reviennent.

  • Effacement d’un seuil de moulin : de l’ordre de 20 000 à 100 000 euros.
  • Passe à poissons : souvent plus, avec un entretien annuel.
  • Grand barrage : plusieurs millions à plusieurs dizaines de millions d’euros.

Ce qu’il faut retenir

Effacer un obstacle n’est pas une fin en soi ; c’est un moyen de rendre à une rivière ses fonctions, qui bénéficient à tout le monde en aval. La méthode qui marche est connue : un diagnostic partagé, des visites de sites déjà restaurés pour rassurer, une prise en charge financière quasi totale pour le propriétaire, et le respect des ouvrages qui ont encore un usage réel. Sur les 100 000 obstacles, personne ne propose de tous les supprimer ; quelques milliers bien choisis, sur les axes migratoires, suffiraient à changer l’état de nombreuses rivières.

La restauration des rivières rejoint celle des milieux qui les bordent : lisez notre article sur la restauration des marais et tourbières. Sur la question des débits d’été et des prélèvements, voyez notre enquête sur le Plan eau et l’agriculture, et pour comprendre l’origine des étiages, celle sur les nappes phréatiques.