Plan eau : l’agriculture face au partage de la ressource
L'irrigation représente l'essentiel de l'eau consommée en France pendant l'été. Le Plan eau de 2023 demande de réduire les prélèvements. Dans les Deux-Sèvres, le débat sur les réserves de substitution montre à quel point c'est difficile.
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Sur la route entre Niort et Melle, dans les Deux-Sèvres, les pivots d’irrigation tournent au-dessus des maïs dès la mi-juin. Quelques kilomètres plus loin, à Sainte-Soline, un cratère de terre entouré de clôtures rappelle que le sujet ne se règle pas à coups de tuyaux : la construction de « réserves de substitution », ces bassins qui stockent l’eau pompée dans la nappe en hiver pour irriguer en été, a donné lieu à des manifestations violentes et à des années de procédures. Le conflit local est devenu un symbole national du partage de l’eau.
Qui consomme l’eau en France ?
Il faut distinguer prélèvement et consommation. Les centrales électriques prélèvent d’énormes volumes pour se refroidir, mais en restituent presque tout à la rivière. L’agriculture, elle, prélève moins mais consomme presque tout ce qu’elle prend : l’eau part dans la plante ou s’évapore. Selon les données du ministère de la Transition écologique, l’irrigation représente ainsi de l’ordre de 10 % des prélèvements annuels, mais plus de la moitié de l’eau réellement consommée, et jusqu’à 80 % en été, précisément quand les rivières sont au plus bas.

Environ 7 % de la surface agricole française est irriguée, avec de fortes disparités : le Sud-Ouest, le Poitou-Charentes, la vallée du Rhône, la Beauce. Le maïs reste la première culture irriguée, suivi des vergers, du maraîchage et, de plus en plus, de la vigne dans les régions méditerranéennes.
Ce que demande le Plan eau
Présenté en mars 2023 après la sécheresse historique de l’été précédent, le Plan eau du gouvernement comprend une cinquantaine de mesures. La plus structurante fixe un objectif de baisse d’environ 10 % des prélèvements d’ici 2030, tous usages confondus. Le plan prévoit aussi de porter à 10 % la part des eaux usées traitées réutilisées, de mieux tarifer l’eau, et de généraliser les « projets de territoire pour la gestion de l’eau » (PTGE), des concertations locales censées mettre autour de la table agriculteurs, collectivités, associations et services de l’État avant tout nouvel ouvrage.
Sur le papier, l’agriculture n’est pas désignée comme seule responsable. Dans les faits, elle est le secteur où les marges de manœuvre sont les plus grandes, et celui où chaque mètre cube en moins se traduit directement dans un compte d’exploitation.
Le cas des Deux-Sèvres, en trois positions
Dans le Marais poitevin et sur le bassin de la Sèvre niortaise, un protocole signé en 2018 prévoyait la construction de seize réserves, financées en grande partie par l’Agence de l’eau Loire-Bretagne, en échange d’engagements des irrigants : réduction des prélèvements estivaux, moins de pesticides, plantation de haies. Les partisans y voient une manière de déplacer le prélèvement vers l’hiver, quand l’eau est abondante. Les opposants répondent que les hivers secs se multiplient, que les réserves profitent à une minorité d’exploitations et qu’elles maintiennent un modèle fondé sur le maïs plutôt que d’encourager le changement de cultures.
« Le vrai débat n’est pas pour ou contre les bassines. C’est de savoir quelle agriculture on veut dans un territoire qui aura structurellement moins d’eau en été. »
Cette formule d’un chargé de mission d’une chambre d’agriculture de Nouvelle-Aquitaine résume un débat que la justice administrative a par ailleurs tranché à plusieurs reprises, tantôt en annulant des autorisations pour insuffisance des études, tantôt en les validant. Le point commun de toutes les décisions : les volumes autorisés doivent être compatibles avec le bon état des milieux, ce qui suppose des données que l’on n’a pas toujours.
Les solutions qui font consensus
Au-delà des ouvrages de stockage, plusieurs leviers font l’objet d’un accord assez large, même si leur mise en œuvre reste lente.
- L’efficacité de l’irrigation : goutte-à-goutte, pilotage par sondes d’humidité, arrosage nocturne. Les gains se situent entre 10 et 30 % selon les cultures, pour un investissement subventionné.
- Le changement de cultures et de variétés : sorgho, tournesol, variétés de maïs plus précoces, légumineuses. Le Cerema et l’INRAE documentent des rotations moins gourmandes, mais les débouchés ne suivent pas toujours.
- Le sol comme réservoir : couverts végétaux, réduction du labour, haies et agroforesterie augmentent la capacité du sol à stocker l’eau de pluie. C’est le levier le moins coûteux et le plus lent.
- La réutilisation des eaux usées traitées : quasi inexistante en France (moins de 1 %), courante en Espagne ou en Israël. Un décret de 2023 a assoupli les règles pour l’irrigation.
Ce qu’il faut retenir
Le Plan eau ne fixe pas de plafond par exploitation, et c’est aux territoires de décider, dans les PTGE, comment répartir un volume qui va baisser. Cela suppose des règles claires sur la priorité des usages (l’eau potable d’abord, puis les milieux, puis l’économie), une connaissance fine des nappes et une aide réelle aux agriculteurs qui changent de système, car ce sont eux qui portent le risque. Les réserves de substitution peuvent avoir leur place dans certains bassins, à condition d’être dimensionnées sur des hivers futurs plutôt que passés. Ce qui est certain, c’est que le statu quo, c’est-à-dire irriguer en août dans des nappes vides, ne tiendra pas.
Pour comprendre pourquoi le stockage hivernal n’est pas une garantie, lisez notre article sur la recharge des nappes en hiver. Sur le rôle du bocage dans la rétention de l’eau, voyez notre reportage sur le retour des haies, et sur les milieux qui absorbent les crues et les sécheresses, celui consacré à la restauration des zones humides.


