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Biodiversité

Marais et tourbières : pourquoi la France restaure ses zones humides

Longtemps asséchées pour gagner des terres, les zones humides sont devenues un enjeu de première importance pour l'eau, le climat et la biodiversité. Dans le Sud comme dans le Nord, la France s'efforce d'en restaurer une partie.

Inès Belkacem
Inès Belkacem

Publié le · 5 min de lecture

Marais de Camargue au lever du soleil, roselière et plan d'eau peu profond avec des hérons.

Sur l’ancien salin de Camargue, entre Salin-de-Giraud et la mer, la digue de front de mer n’est plus entretenue depuis une dizaine d’années. À chaque tempête, la Méditerranée grignote un peu plus les bassins autrefois consacrés à la récolte du sel. À la place, des lagunes se reforment, les roselières gagnent du terrain, et des espèces d’oiseaux que l’on ne voyait plus reviennent nicher. Ce recul volontaire, piloté par le Conservatoire du littoral et le Parc naturel régional de Camargue, est l’une des plus grandes opérations de restauration de zone humide en Europe. Elle illustre un renversement d’époque : après des siècles à assécher, la France apprend à remettre de l’eau.

Le mot « zone humide » recouvre des milieux très différents : marais littoraux, tourbières de montagne, prairies inondables, mares, bras morts de rivières, forêts alluviales. Leur point commun est un sol gorgé d’eau au moins une partie de l’année, et une végétation adaptée. La France en aurait perdu environ la moitié au cours du vingtième siècle, et les inventaires nationaux montrent que la dégradation continue.

Des milieux drainés, comblés, oubliés

Pendant longtemps, le marais a été synonyme de fièvre, de terre inutile, de perte à combler. Les grands travaux d’assèchement, du Marais poitevin aux Dombes en passant par les Landes de Gascogne, ont transformé des centaines de milliers d’hectares en terres cultivables ou en forêts de production. Au vingtième siècle, le drainage agricole, l’urbanisation et l’extraction de tourbe ont achevé de fragmenter ce qui restait.

Tourbière de moyenne montagne avec sphaignes et linaigrettes, passerelle en bois pour les visiteurs.
Dans le Jura, une tourbière restaurée en comblant les fossés de drainage creusés au siècle dernier.

Ce recul a un coût que l’on a mis du temps à mesurer. Une zone humide fonctionne comme une éponge : elle stocke l’eau des pluies et des crues, puis la restitue lentement en période sèche. Elle filtre les nitrates et les phosphates avant qu’ils n’atteignent les rivières et les nappes. Elle abrite une part disproportionnée de la biodiversité : en France, près d’un tiers des espèces végétales remarquables et la moitié des oiseaux en dépendent. Un hydrogéologue de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse résume la situation.

« Chaque hectare de marais drainé, c’est de l’eau qui file plus vite à la mer en hiver et qui manque en été. On a construit notre problème de sécheresse en partie nous-mêmes. »

Les tourbières, un enjeu climatique à part

Parmi les zones humides, les tourbières occupent une place particulière. Dans ces milieux acides et gorgés d’eau, la matière végétale ne se décompose pas complètement et s’accumule en tourbe, à raison de quelques millimètres par siècle. Le carbone y est piégé pour des millénaires. Les tourbières ne couvrent qu’une infime partie du territoire, mais elles stockent, à surface égale, bien plus de carbone qu’une forêt.

Le revers est connu : une tourbière drainée s’assèche, la tourbe s’oxyde et le carbone repart dans l’atmosphère sous forme de dioxyde de carbone. Restaurer une tourbière, c’est donc à la fois protéger une flore rare, comme les droseras et les sphaignes, et éviter des émissions. Dans le Jura, le Massif central et les Vosges, des programmes financés par l’Union européenne ont bouché des kilomètres de fossés de drainage et réhumidifié plusieurs milliers d’hectares au cours de la dernière décennie.

Comment on restaure un marais

Les techniques dépendent du milieu, mais le principe est toujours le même : rendre à l’eau la place qu’on lui avait prise. Cela passe par le comblement des fossés, la suppression de digues ou de buses, la reconnexion d’un bras mort à sa rivière, ou la remise en prairie de parcelles cultivées. Dans les marais littoraux, comme en Camargue ou sur certains polders de la côte atlantique, on laisse parfois la mer reprendre ses droits, ce que les gestionnaires appellent la « dépoldérisation ».

Le Plan eau annoncé en 2023 a fixé l’objectif de restaurer 50 000 hectares de zones humides d’ici 2026, avec un financement porté par les Agences de l’eau. La stratégie nationale pour la biodiversité et le quatrième plan national « milieux humides » complètent le dispositif. Sur le terrain, les maîtres d’ouvrage sont des conservatoires d’espaces naturels, des parcs naturels, des syndicats de rivière ou des communes.

Le coût varie énormément : quelques milliers d’euros par hectare pour reboucher des fossés, plusieurs dizaines de milliers pour racheter des terres ou reconstruire un hydrosystème. La difficulté principale n’est d’ailleurs pas financière mais foncière : il faut convaincre des propriétaires et des agriculteurs, dont certains ont hérité de terres drainées par leurs grands-parents à grand-peine. Les projets qui réussissent associent ces acteurs dès le départ et prévoient une compensation, par exemple une aide à l’élevage extensif sur prairie humide.

Ce qui marche, et ce qui reste incertain

Les retours d’expérience sont encourageants pour la faune et la flore : oiseaux d’eau, amphibiens et libellules recolonisent vite un milieu réhumidifié. Pour l’eau, les bénéfices sur les crues et les étiages sont réels mais dépendent de l’échelle : un marais isolé de quelques hectares ne suffit pas à changer le régime d’une rivière. Et pour les tourbières, la reprise du stockage de carbone prend des décennies ; dans les premières années après réhumidification, les émissions de méthane peuvent même augmenter avant que le bilan ne devienne favorable.

Ce qu’il faut retenir

  • La France a perdu environ la moitié de ses zones humides au vingtième siècle.
  • Elles stockent l’eau, filtrent les pollutions et abritent une biodiversité exceptionnelle.
  • Les tourbières sont des réservoirs de carbone ; drainées, elles deviennent des sources d’émissions.
  • Restaurer, c’est surtout reboucher des fossés et laisser l’eau revenir ; le blocage est souvent foncier, pas technique.
  • Particuliers : une mare, même petite, est une zone humide utile ; ne comblez pas les fossés, ne drainez pas les prés humides.

Cette politique s’inscrit dans un mouvement plus large de retour à des rivières vivantes, dont nous parlons dans notre article sur l’effacement des seuils et des petits barrages. Elle est aussi indissociable de la question des nappes, que nous expliquons dans notre enquête sur les nappes phréatiques, et de celle des haies, dont le lent retour dans les campagnes relève de la même logique.