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Biodiversité

Le retour du loup : cohabiter avec les éleveurs en montagne

Revenu naturellement en France il y a trente ans, le loup occupe aujourd'hui une grande partie des massifs. Entre protection de l'espèce et détresse des éleveurs, la cohabitation se construit dans les alpages, à coups de chiens, de clôtures et de compromis.

Julien Vasseur
Julien Vasseur

Publié le · 5 min de lecture

Troupeau de brebis gardé par deux chiens de protection blancs sur un alpage des Alpes du Sud.

Il est cinq heures du matin sur un alpage du Dévoluy, dans les Hautes-Alpes. La bergère, une lampe frontale sur le front, fait le tour du parc de nuit où dorment neuf cents brebis. Trois chiens de protection, de grands patous blancs, se lèvent à son passage. La nuit a été calme. La semaine précédente, elle avait retrouvé au matin quatre bêtes mortes et une dizaine d’autres blessées, en contrebas, là où le troupeau avait paniqué. « On sait qu’il est là. On l’entend certains soirs. On vit avec, mais on ne s’y habitue pas », dit-elle.

Le loup est revenu en France en 1992, par le parc national du Mercantour, depuis l’Italie. Personne ne l’a réintroduit : il a franchi les Alpes tout seul. Trente ans plus tard, la population est estimée par l’Office français de la biodiversité à un peu plus d’un millier d’individus, présents dans les Alpes, le Jura, les Vosges, le Massif central, les Pyrénées et jusque dans certaines plaines de l’Est et du Bassin parisien.

Une espèce protégée, et un retour subi

Le loup est protégé par la convention de Berne et la directive européenne « habitats ». Il ne peut être chassé, et sa destruction n’est autorisée qu’à titre dérogatoire, dans la limite d’un plafond fixé chaque année par l’État, de l’ordre de 19 % de la population estimée ces dernières années. Fin 2024, le comité de la convention de Berne a accepté de faire passer le loup du statut « strictement protégé » à « protégé », ce qui ouvre la voie à des règles nationales plus souples. La France n’a pas encore tranché sur la manière d’en tirer les conséquences.

Berger et chien de protection au petit matin près d'un parc de nuit en filet électrifié sur un alpage.
Parc de nuit, chiens et présence humaine : les trois mesures de protection reconnues par l'État.

Pour les éleveurs, ce retour n’a pas été choisi. Le pastoralisme des Alpes du Sud s’était construit, en un siècle sans prédateur, autour de grands troupeaux laissés en liberté sur des alpages immenses, gardés par un berger seul. Le loup a rendu ce modèle intenable. Chaque année, l’État indemnise autour de 10 000 à 12 000 animaux domestiques tués ou disparus, essentiellement des ovins, pour une dépense qui dépasse les 4 millions d’euros. Mais ce chiffre ne dit pas tout : le stress des bêtes, les avortements, les nuits sans sommeil et le sentiment d’abandon ne se chiffrent pas.

Ce qui protège vraiment les troupeaux

Depuis le début des années 2000, l’État finance trois mesures de protection : les chiens de protection, les clôtures électrifiées pour les parcs de nuit, et l’embauche d’aides-bergers. Le budget consacré à cette protection est de l’ordre de 30 millions d’euros par an, soit bien davantage que les indemnisations. Un éleveur qui a mis en œuvre ces mesures peut ensuite demander un tir de défense si les attaques continuent.

Ces outils fonctionnent, mais partiellement. Un troupeau regroupé chaque nuit dans un parc électrifié, avec plusieurs chiens, subit beaucoup moins d’attaques qu’un troupeau laissé libre. Les statistiques de l’État montrent que les pertes se concentrent sur une minorité d’exploitations, souvent dans des secteurs difficiles à protéger : alpages escarpés, brebis dispersées, forêt. Un technicien pastoral d’une chambre d’agriculture des Alpes du Sud le reconnaît sans détour.

« Il n’y a pas de protection à 100 %. Un troupeau bien gardé, c’est un loup qui va chercher ailleurs, pas un loup qui renonce. »

Les chiens de protection posent en outre un problème de plus en plus visible : les conflits avec les randonneurs. Des morsures sont signalées chaque été, et des panneaux expliquant comment se comporter face à un patou fleurissent au départ des sentiers.

Tirer ou ne pas tirer

La question des tirs cristallise le débat. Les organisations agricoles demandent plus de souplesse et une baisse du nombre de loups. Les associations de protection de la nature rappellent que les tirs, s’ils soulagent localement, n’ont pas démontré d’effet durable sur le niveau des attaques : une meute déstructurée peut se disperser et provoquer davantage de dégâts. Les scientifiques du réseau de suivi coordonné par l’Office français de la biodiversité restent prudents, faute de recul suffisant.

Le plan national loup 2024-2029 tente de tenir les deux bouts : simplifier les procédures de tir de défense, élargir la présence de louvetiers, mais conserver l’objectif de bon état de conservation de l’espèce. Il prévoit aussi d’expérimenter des indemnisations plus rapides et un accompagnement psychologique des éleveurs, un point longtemps ignoré.

Vers une cohabitation possible ?

Il existe des vallées où la cohabitation, sans être paisible, est devenue vivable. Dans le Mercantour, après trente ans, des éleveurs ont réorganisé leur conduite : troupeaux plus petits, gardiennage renforcé, quartiers d’alpage choisis pour leur facilité de protection. Certains ont diversifié leurs revenus grâce à la vente directe ou à l’accueil touristique. D’autres ont abandonné. Le pastoralisme y a changé de visage, sans disparaître.

Le loup, lui, rend des services que les écologues documentent : il régule les populations de cerfs et de chevreuils, dont la surabondance empêche la régénération des forêts, et il limite la propagation de certaines maladies en éliminant les animaux affaiblis. Mais ces bénéfices sont diffus et profitent à tous, tandis que les coûts se concentrent sur quelques centaines d’éleveurs. C’est ce déséquilibre que la politique publique doit corriger.

Ce qu’il faut retenir

  • Le loup est revenu seul en France en 1992 ; sa population dépasse aujourd’hui le millier d’individus.
  • Chiens, parcs de nuit et présence humaine réduisent fortement les attaques, sans les supprimer.
  • L’État dépense davantage pour protéger les troupeaux que pour indemniser les pertes.
  • Les tirs de défense sont encadrés et leur efficacité à long terme reste débattue.
  • Randonneurs : contournez les troupeaux, restez calmes face aux chiens de protection, tenez votre propre chien en laisse.

Le loup n’est pas la seule pression qui pèse sur les alpages : le recul des glaciers et les sécheresses estivales modifient aussi la ressource en herbe, comme nous le racontons dans notre enquête sur les vallées alpines. Et pour comprendre comment le partage de l’eau tend déjà les relations entre agriculteurs et pouvoirs publics, lisez notre article sur le Plan eau.