Replanter les haies : le lent retour du bocage dans les campagnes
Après des décennies d'arrachage, la France replante des haies dans ses campagnes. Entre plans nationaux, agriculteurs volontaires et résultats encore fragiles, enquête sur un paysage qui revient très lentement.
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Un matin de novembre, dans une commune du nord de la Mayenne, une vingtaine de personnes s’alignent le long d’un champ de maïs fraîchement récolté. Bottes dans la boue, elles enfoncent dans la terre des plants d’aubépine, de noisetier, de charme et de chêne, hauts de trente centimètres à peine. En trois heures, quatre cents mètres de haie sont plantés. « Il faudra dix ans avant que ça ressemble à quelque chose », prévient l’éleveur qui accueille le chantier. Sur sa ferme, les haies avaient été arrachées par ses parents dans les années 1970, pour agrandir les parcelles. Il les replante aujourd’hui, avec l’aide d’une association locale et d’une subvention du département.
La scène se répète chaque hiver dans des centaines de communes françaises. Elle marque un renversement : après un demi-siècle d’arrachage, la haie est redevenue un objet de politique publique. Mais le retour du bocage reste lent, fragile, et loin de compenser ce qui a disparu.
Un paysage effacé en deux générations
La France comptait, au milieu du vingtième siècle, de l’ordre de deux millions de kilomètres de haies. Le remembrement, encouragé par l’État pour moderniser l’agriculture, en a fait disparaître une grande partie : les estimations les plus courantes évoquent une perte de près de 70 % du linéaire depuis 1950. Le mouvement ne s’est pas arrêté avec la fin des grands remembrements. Selon les données du ministère de l’Agriculture, le pays continue de perdre chaque année plus de haies qu’il n’en plante, de l’ordre de plusieurs milliers de kilomètres nets par an au début des années 2020.

Les raisons de cette érosion sont connues : élargissement des parcelles pour faciliter le passage des machines, coût de l’entretien, vieillissement des arbres jamais renouvelés, et parfois simple méconnaissance de ce qu’une haie apporte. Or ce qu’elle apporte est considérable.
Ce qu’une haie fait vraiment
Une haie champêtre n’est pas un simple alignement d’arbustes. C’est un corridor écologique, un abri pour les oiseaux, les chauves-souris, les insectes pollinisateurs et les auxiliaires de culture comme les carabes, qui consomment les limaces et les pucerons. Les naturalistes de l’Office français de la biodiversité rappellent qu’une haie ancienne peut accueillir plusieurs dizaines d’espèces d’oiseaux nicheurs.
Elle joue aussi un rôle hydraulique. Ses racines freinent le ruissellement, retiennent la terre sur les pentes, et favorisent l’infiltration de l’eau dans le sol. Dans les bassins versants bocagers, les crues sont moins brutales et les rivières moins chargées en sédiments. Ce lien entre haies et eau explique pourquoi les Agences de l’eau financent aujourd’hui des plantations. Pour comprendre l’enjeu de la recharge des sols, on peut lire notre article sur les nappes phréatiques.
Enfin, la haie protège du vent et de la chaleur. À l’ombre des arbres, les animaux d’élevage souffrent moins lors des épisodes caniculaires, un avantage que les éleveurs redécouvrent avec les étés récents. Le bois de taille, valorisé en plaquettes, peut aussi alimenter une chaudière collective ou une litière.
Un plan national et des acteurs locaux
En 2023, le gouvernement a annoncé un « pacte en faveur de la haie », avec l’objectif d’un gain net de 50 000 kilomètres d’ici 2030 et une enveloppe annuelle de plusieurs dizaines de millions d’euros. L’ambition est double : planter davantage, mais surtout arrêter de détruire. Car planter sans protéger l’existant revient à remplir un seau percé.
Sur le terrain, le travail est porté par un réseau d’acteurs très divers : chambres d’agriculture, associations comme celles regroupées dans le réseau Afac-Agroforesteries, parcs naturels régionaux, collectivités et fédérations de chasseurs. Un technicien bocage d’une chambre d’agriculture des Pays de la Loire résume la méthode : on dessine avec l’agriculteur un plan de gestion de ses haies, on identifie les trous à combler, on choisit des essences locales, et on organise la plantation entre novembre et mars.
« La haie qui tient, c’est celle que l’agriculteur a voulue. Quand on l’impose, elle est broyée dix ans plus tard. »
Ce technicien insiste sur la question de l’entretien : une jeune haie doit être désherbée, protégée des chevreuils et des lapins, et taillée correctement pendant ses premières années. Sans cela, le taux de reprise chute et le chantier de plantation n’aura servi à rien.
Ce qui coûte, ce qui rapporte, ce qui reste incertain
Planter un kilomètre de haie coûte de l’ordre de 5 000 à 10 000 euros, fournitures, paillage et main-d’œuvre comprises. Les aides publiques couvrent souvent l’essentiel, mais pas le temps que l’agriculteur consacre ensuite à l’entretien. C’est là que le modèle bute encore : la haie rend des services à tout le monde, mais son coût de gestion pèse sur un seul.
Plusieurs dispositifs tentent de corriger ce déséquilibre. Le « label haie » certifie une gestion durable et permet de vendre le bois à un meilleur prix. Certaines collectivités rémunèrent directement les agriculteurs pour l’entretien des haies situées le long des chemins ou des cours d’eau. Et la politique agricole commune conditionne une partie de ses aides au maintien des éléments du paysage.
Reste une incertitude de fond : au rythme actuel, le linéaire planté chaque année compense à peine ce qui disparaît. Le bocage ne reviendra pas en dix ans. Les naturalistes parlent plutôt de l’échelle d’une génération pour qu’une haie plantée aujourd’hui retrouve la richesse d’une haie ancienne.
Ce qu’il faut retenir
- La France a perdu la majeure partie de ses haies depuis 1950, et en perd encore chaque année.
- Une haie protège les sols, l’eau, les cultures et abrite une faune abondante.
- Planter est financé, mais entretenir reste à la charge de l’agriculteur : c’est le point faible du système.
- Particuliers et communes peuvent participer aux chantiers de plantation, généralement organisés entre novembre et mars.
- Le premier levier reste de ne plus arracher : la protection de l’existant vaut plus que les plantations nouvelles.
Le bocage n’est pas le seul paysage que la France tente de reconstituer. Les zones humides suivent une trajectoire comparable, comme le raconte notre enquête sur les marais et les tourbières. Et pour ceux qui veulent agir à l’échelle d’un jardin, nos conseils pour accueillir les abeilles sauvages commencent souvent par une haie.


