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Biodiversité

Abeilles sauvages : les accueillir au jardin sans ruche ni miel

La France compte près d'un millier d'espèces d'abeilles sauvages, presque toutes solitaires et menacées. Un jardin, un balcon ou un talus peut leur offrir gîte et nourriture, à condition de changer quelques habitudes.

Julien Vasseur
Julien Vasseur

Publié le · 5 min de lecture

Abeille sauvage solitaire posée sur une fleur de centaurée violette dans un jardin ensoleillé.

Dans un jardin partagé de Grenoble, au pied des immeubles du quartier de la Villeneuve, une bénévole s’accroupit devant un talus de terre nue exposé au sud. À la surface, une dizaine de petits trous, gros comme un crayon. « Ce sont des andrènes, des abeilles des sables », explique-t-elle. « Elles nichent ici depuis que nous avons arrêté de couvrir ce coin de paillage. » Aucune ruche, aucun rucher, aucun pot de miel : ces abeilles vivent seules, ne produisent rien que l’on puisse récolter, et pollinisent pourtant une grande partie des fleurs et des fruits du jardin.

Quand on parle d’abeilles en France, on pense presque toujours à l’abeille domestique, celle des apiculteurs. Or elle n’est qu’une espèce parmi près d’un millier recensées sur le territoire. Les autres sont sauvages, en majorité solitaires, et beaucoup sont en déclin.

Un millier d’espèces, la plupart inconnues du public

Osmies, andrènes, mégachiles, halictes, bourdons : les abeilles sauvages ont des tailles, des couleurs et des mœurs très variées. Certaines mesurent quelques millimètres, d’autres sont plus grosses qu’un bourdon. La plupart ne piquent pas, ou seulement si on les écrase. Chacune a ses préférences : des espèces ne butinent qu’une famille de plantes, d’autres ne nichent que dans le sol sableux, ou dans des tiges creuses, ou dans des coquilles d’escargot vides.

Osmie rousse entrant dans une tige de bambou creuse fixée contre un mur de jardin.
Une osmie rousse rejoint son nid dans une tige creuse. Elle y déposera une dizaine d'œufs, chacun avec sa réserve de pollen.

Cette diversité est une force pour la pollinisation. Les études européennes convergent : les cultures et les fleurs sauvages sont mieux pollinisées quand plusieurs espèces se relaient, à des heures et des températures différentes. Une abeille domestique reste à la ruche par temps frais ; un bourdon, lui, sort dès l’aube.

Mais la liste rouge européenne des abeilles, établie sous l’égide de l’Union internationale pour la conservation de la nature, estime qu’environ une espèce sur dix est menacée, et que l’on manque de données pour plus de la moitié d’entre elles. En France, l’Office français de la biodiversité et le Muséum national d’histoire naturelle coordonnent des inventaires qui progressent lentement : identifier une abeille sauvage demande souvent une loupe binoculaire et un spécialiste.

Pourquoi elles disparaissent

Les causes sont les mêmes que pour la plupart des insectes. La première est la disparition des habitats : prairies fleuries retournées, haies arrachées, talus fauchés à ras, sols artificialisés. Une abeille solitaire vit quelques semaines et ne s’éloigne parfois que de quelques centaines de mètres de son nid. Si les fleurs et le lieu de nidification ne sont pas proches, elle ne se reproduit pas.

La deuxième cause est l’usage des pesticides, en particulier les insecticides néonicotinoïdes, dont l’utilisation en plein champ est interdite en France depuis 2018, avec des dérogations qui ont fait débat jusqu’en 2023. Les herbicides agissent aussi indirectement, en supprimant les fleurs spontanées dont les abeilles dépendent.

Troisième facteur, plus discuté : la concurrence avec l’abeille domestique. Dans les villes où les ruches se multiplient sur les toits, plusieurs naturalistes s’inquiètent de la pression exercée sur les ressources florales. Un entomologiste travaillant pour un conservatoire d’espaces naturels de la région Auvergne-Rhône-Alpes le résume ainsi.

« Installer une ruche pour sauver les abeilles, c’est comme lâcher des poules pour sauver les oiseaux. Ce qu’il faut, ce sont des fleurs et des endroits pour nicher. »

Ce qu’un jardin peut offrir

La bonne nouvelle est que les abeilles sauvages n’ont pas besoin de grands espaces. Un jardin de ville, une cour, un balcon bien exposé peuvent en accueillir plusieurs espèces. Il s’agit de leur fournir trois choses : de la nourriture, un lieu de nidification et l’absence de poison.

De la nourriture du printemps à l’automne

Les abeilles ont besoin de fleurs sur toute la saison, de mars à octobre. Les plantes locales et simples sont les plus utiles : les variétés horticoles à fleurs doubles sont souvent stériles ou inaccessibles. Saules, prunelliers et pissenlits nourrissent les premières abeilles ; centaurées, trèfles, sauges, lavandes et vipérines prennent le relais ; lierre et asters ferment la saison. Laisser une partie de la pelouse en prairie, fauchée une ou deux fois par an, est le geste le plus efficace et le moins coûteux.

Des endroits pour nicher

Près des trois quarts des espèces nichent dans le sol. Il leur faut donc des zones de terre nue, sableuse ou argileuse, bien exposées, sans paillage ni bâche. Les autres nichent dans des cavités : tiges creuses de ronce, de sureau ou de bambou, bois mort percé de trous, vieux murs en pierre sèche. Les « hôtels à insectes » du commerce sont souvent mal conçus ; un simple fagot de tiges creuses de différents diamètres, fixé à l’abri de la pluie et orienté au sud, fait mieux.

Zéro pesticide

Depuis 2019, la loi interdit aux particuliers l’achat et l’usage de pesticides de synthèse au jardin, ce qui règle en partie la question. Il reste à accepter quelques pucerons et un peu de désordre : c’est le prix d’un jardin vivant.

Ce qu’il faut retenir

  • Il existe près d’un millier d’espèces d’abeilles en France ; une seule fait du miel.
  • La plupart sont solitaires, inoffensives et nichent dans le sol ou dans des tiges creuses.
  • Le trio gagnant : des fleurs locales toute la saison, des zones de terre nue ou de bois mort, aucun pesticide.
  • Une ruche en ville n’aide pas les abeilles sauvages, elle peut même les concurrencer.
  • Observer et signaler ses observations sur les plateformes participatives du Muséum aide à combler les lacunes de connaissance.

Les abeilles sauvages bénéficient aussi de tout ce qui se fait à plus grande échelle : la replantation des haies dans les campagnes, que nous décrivons dans notre reportage sur le retour du bocage, ou la restauration des milieux humides. Et si votre jardin manque d’eau l’été pour maintenir des fleurs, notre guide sur la récupération de l’eau de pluie peut vous être utile.